Samedi matin. Il est tôt, mais pas trop. Je marche sur Mont-Royal, mon foulard enroulé trois froid autour de mon cou, un gros café-au-lait-décaf-pour-emporter qui me réchauffe les doigts. Mon Ipod à random a choisi Dave Brubeck; j'aurais fait pareil. Il ne fait pas beau, mais c'est pas grave, parce que les samedi matin sur Mont-Royal, c'est comme le mois de février à Cuba: ça réchauffe le coeur et les orteils gelés.
Je m'en vais à mon cours de danse. Le bonheur. Je danse depuis toujours, mais à un certain âge, j'ai décidé que je ne ferais pas ça de ma vie. Une fois le deuil passé - on a tous ce deuil à faire: comprendre que notre passion était finalement plus un loisir qu'un métier, faute de volonté, de talent, ou des deux - une fois le deuil passé donc, j'ai repris, avec un plaisir décuplé.
Les samedi matin, c'est les cours de jazz. J'entre dans le studio du troisième étage, le C, le plus petit, avec des barres et des planchers de bois francs. Je paie ma classe; on me fait un rabais comme toujours, parce que j'ai travaillé dans cette école pendant deux ans: je me trouve cool, j'aime ça. (!) Le prof est anglo, ne parle pas un mot de français, un Noir from New-Orleans. Il porte une casquette et des souliers de danse rouge pour qu'on puisse suivre tous ses mouvements. Il met un disque de jazz, nous on s'échauffe tranquillement.
Et puis ça commence. "Dégagé second, lift that leg, pointe-flex-pointe-flex and down 2, 3, 4, plié", nous crie-t-il avec son accent. C'est que le langage de la danse ne se fait qu'en français. Ainsi, du Japon au Mexique, de la Mongolie aux États-Unis, tous les profs disent les noms des mouvement en français. Les "plié", "tendu", "arabesque" et "allongé" sont tout à fait charmants dans la bouche de mon prof anglo qui les prononcent avec son très fort accent. Pendant une heure et demie, il s'échine à nous faire rentrer notre ventre, tourner notre bassin, ouvrir les pieds, les pointer plus fort, il nous demande de nous contorsionner dans tous les sens, de lever nos jambes encore plus haut. Et nous on le fait, un peu pour lui, beaucoup pour nous.
....
Le cours est fini, j'ai chaud, je sue, j'ai des plaques rouges dans le cou, je suis essouflée, mes cheveux que j'avais mis des heures à lisser la veille sont devenus tout frisés à cause de l'humidité. Je marche en sens inverse, rue Mont-Royal. Il fait encore moins froid que tantôt. Je sors mon iPod à random, il me choisit Jamiroquai ; je n'aurais pu mieux faire. Le bonheur.